Cimetières mongols

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Un cadavre dans la steppe! Non, ce n’est pas un touriste tombé en panne d’essence…

Traditionnellement, les nomades mongols ont pour coutume de déposer les morts à même le sol sans les enterrer, de façon à ce que le corps disparaisse rapidement, dévoré par les chiens et les animaux sauvages et les restes dispersés par les intempéries. Une coutume qui ne manque pas de choquer les occidentaux ! Mais voyager c’est aussi s’enrichir, découvrir et comprendre des cultures et des modes de pensées différents.

Contrairement à l’idée que nous pourrions nous faire, déposer le corps du défunt dans la steppe et le livrer aux charognards ne traduit ni une atteinte à la dignité de la personne, un abandon dédaigneux ni la volonté d’oublier la personne décédée. Dans les sociétés nomades traditionnelles, de culture chamanique, le but est à l’inverse de permettre la libération de l’âme pour permettre sa renaissance dans l’un des descendants du défunt. Au plus vite le corps disparait, déchiqueté par les charognards et les animaux errants, au plus vite l’âme est libérée. Sinon, c’est mauvais signe, l’âme revient hanter le monde des vivants, perturber leur vie et peut même attirer des malheurs, des maladies ou des nouveaux décès. Ainsi, les Mongols n’attachent pas d’importance au corps du défunt, à l’inverse des occidentaux qui peuvent même être réticents à donner leurs organes ou leur corps à la médecine.

Le lieu du dépôt du corps est soigneusement choisi par la famille du défunt et un spécialiste religieux, mais sera oublié une fois la cérémonie terminée. Ce lieu est marqué par une pierre plate, appelée « pierre marque » sur lesquelles sont placées des offrandes. Le corps du défunt est déposé à même le sol, sa tête pouvant reposer sur une galette de thé en guise d’oreiller. Le cortège funéraire, après avoir abandonné le corps, doit partir sans se retourner, par un itinéraire différent de celui pris à l’aller pour éviter que l’âme du défunt ne le suive. La famille ne reviendra pas sur ce lieu où l’âme du mort rode encore, et souvent en oublie l’endroit exact.

Cela ne signifie pas que l’on oublie la mémoire du mort, bien au contraire. Le lieu de mémoire est la yourte des descendants dans laquelle un portrait ou une photographie du défunt est exposée et honorée très régulièrement. Au cours du temps, ce portrait finit par désigner l’ensemble des ancêtres.

Cette pratique d’abandon des corps qui prévalait jusque dans les années 1950 a choqué les voyageurs venus d’autres horizons culturels, en particulier lorsqu’ils visitaient la capitale où la population est concentrée. Le naturaliste Nicolas Prjévalski (celui qui donnera son nom aux chevaux sauvages) se rend en Mongolie à la fin du 19è siècle, est atterré : à Urga (Ulaan Bator) « les cadavres ne sont point enterrés à une profondeur convenable, mais simplement jetés sur le sol, exposés à la voracité des chiens et des oiseaux de proie. Je n’oublierai jamais l’impression affreuse qu’a produite sur moi la vue d’un pareil charnier : le sol est jonché d’ossements, au milieu desquels errent comme des ombres de misérables chiens qui se nourrissent exclusivement de chair humaine. Un cadavre n’est pas plus tôt jeté sur le sol que les vautours, les corbeaux et les chiens se précipitent dessus ; une heure après, c’est à peine s’il en reste quelques os ». F.A. Larson, un missionnaire suédois décrit dans les années 1930 « un usage macabre qui a fait des alentours de la ville d’Urga un lieu effroyable. Urga est le seul endroit de Mongolie où une multitude de Mongols vivent à proximité les uns des autres. Mais aucun campement n’est à l’abri de la possibilité qu’un de ses chiens revienne en traînant une jambe ou un bras humain. Trente-cinq ans en Mongolie n’ont pu m’habituer à ceci. Je tremble d’horreur chaque fois que cela arrive ». Et pour notre part, il faut bien avouer que nous avons été drôlement surpris de trouver un squelette tout raide au bord d’une piste ! C’était un lieu isolé au milieu du désert, le corps était tout sec, pas de problème de puanteur… Par contre il n’était pas encore démantibulé, malheureusement pour son âme…

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En 1955, le gouvernement communiste mongol a interdit cette pratique funéraire considérée comme « archaïque » « immonde » et jugée inacceptable dans une société où l’urbanisation progressait, au niveau de la capitale du moins. Plusieurs décrets ont imposé l’inhumation des défunts dans des cimetières à proximité des villes. Cette volonté de changer les rites funéraires ne répondait pas seulement à un problème d’hygiène, mais surtout les tombes, signes de modernité, sont censées permettre le développement « juste » de la mémoire des morts. En effet, le gouvernement communiste de l’époque rappelle que précédemment (dans la Mongolie d’avant la révolution), la pratique de l’abandon des corps était réservée aux hommes du commun alors que les nobles et dirigeants religieux étaient enterrés, embaumés ou incinérés dans des tombes qui pouvaient être monumentales et qui devaient être vénérées par le peuple. Réformer les pratiques funéraires visait donc aussi à rétablir une égalité de traitement et à lutter contre l’oppression du peuple par les classes aisées. Il faut rappeler qu’avant la révolution communiste, un Mongol sur trois est un chef religieux (bouddhiste), un parasite vivant aux crochets du reste de la population (on y reviendra dans un autre post).

Ainsi, les cimetières sont apparus à proximité des villes et villages depuis la fin des années 50. Mais le projet du gouvernement (qui ignorait ou n’avait pas tenu compte des pratiques traditionnelles) de faire des cimetières propres et fleuris n’a pas franchement abouti : les cimetières ressemblent à des terrains vagues abandonnés où les tombes disposées en désordre ne sont jamais visitées. Elles n’ont en effet pas la vocation de perpétuer la mémoire du défunt puisque le lieu de souvenir se situe toujours dans la yourte, c’est le portrait du défunt.

Dans les steppes, depuis la fin du communisme dans les années 90, les Mongols renouent avec les traditions bouddhistes qui remontent au 16è siècle et des pratiques chamanistes millénaires. Ils adoptent des cérémonies mixtes au cours desquelles les morts sont enterrés dans des cercueils avec leurs objets préférés comme les empereurs gengiskhanides qu’ils considèrent comme étant leurs ancêtres directs ; et la pratique de l’abandon des corps persiste, et tend même à s’accroître. En ville, la pratique de la crémation, qui favorise le départ de l’âme, se développe.

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Une tombe en bord de route : proablement celle d’un routier

Au total, les Mongols composent différents rituels créatifs pour leurs morts en fonction des obligations imposées, des traditions et de leur désir de modernité. Si certaines de ces pratiques, en particulier l’abandon des corps, peuvent nous paraitre répugnantes, ils entretiennent vraisemblablement mieux le souvenir de leurs défunts (en les plaçant au milieu de la yourte) que nous pouvons le faire en achetant un pot de chrysanthèmes par an.

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